Prendre une seule soirée pour entrer dans l’esprit de la poésie, c’est peu. Donc il faut bien choisir ce qu’on met dans cette soirée. Les poètes sont pour moi de vieux amis que j’ai un peu, voire beaucoup oubliés. J’ai bien connu ceux d’autrefois, mais il n’y a que peu d’années que j’apprends à découvrir ceux d’aujourd’hui. J’avance à petits pas. Je me convaincs tout doucement qu’ils valent bien ceux d’hier, et je me laisse porter.Ce temps de poésie sera pris sur une semaine de dépaysement et de musique.
Après un long mardi de route, une étape chez des amis dans l’Aisne, je lève les voiles dans la matinée du mercredi 21 octobre pour les Ardennes françaises, curieux de cette ouverture de semaine dédiée aux mots.
Après un périple aussi impatient que fatiguant, sonne l’heure d’arriver au Musée de l’Ardenne, lieu de la soirée attendue !
Quand commence la première partie, je me donne même la largeur de vue nécessaire pour essayer de comprendre et d’apprécier ce que disent les deux jeunes artistes qui viennent offrir le fruit de leur inspiration. On aime ... ou pas...
« Poésie is glamour ». Le cadre dans lequel viennent d’entrer les trois artistes que j’attendais est surprenant, presque déconcertant : j’aime ça ! Un palais du XVII°, une salle d’archéologie dans un musée, un mélange de temps, d’époques, de genres, comme parmi ceux qui sont là. Il y a des os, des objets, des inscriptions. De tous les temps. Tout ce qui est sorti de la mémoire enfouie de l’humanité, et que les mots vont faire revivre. Rester un moment assis là, regarder les gens, les choses, sentir l’ambiance. Tout s’annonce à mon goût. Une première image s’impose : dans la conjonction de tous ces temps, il n’y a pas de milieu, et il faut s’attendre à tout.
Dans cette triade inattendue qui se tient là devant nous, il y a beaucoup de beauté. Il y a plusieurs âges, mais une harmonie sensible qui n’échappe à personne dès qu’ils prennent place. Enfin qui ne m’échappe pas. Dans leur présence, quelque chose passe, et c’est assez fort. Deux visages nouveaux pour moi. Manu Trudel, un type qu’on m’a décrit comme inclassable, inspirant, inspiré, et dont les mots m’ont déjà et souvent accroché. Jean-Paul Daoust, un charisme perceptible, qui a dans le geste quelque chose de précieux, et aussi d’attachant, un port de maître de cérémonie, qui sait faire converger les regards. Il en joue, et manifestement il peut se le permettre. La troisième, Fabiola, a su jusqu’ici m’indiquer les bonnes voix pour entrer dans les mondes parallèles au mien, et m’y faire sentir chez moi.
Le poète alors prend la parole, et dans un texte fluide, trace le portrait du « dandy », délicieusement suranné, comme on s’y attendait, conforme à l’image qu’il renvoie. Il est soigné et intemporel, il parle à la troisième personne du singulier, mais comme devant un miroir, il prend le contre pied du dandy d’Oscar Wilde, il est brillant, singulier, à peine décalé, juste assez. Il en dresse un portrait quasi aristocratique, actuel aussi, qui se reflète finalement à nos yeux. Ca commence vraiment bien, c’est fort !
Avec une telle voix, on peut tout dire. Tous les mots qui vont passer la barrière de ces lèvres-là sont au dessus des degrés et des catégories trop faciles, au dessus des mauvais jugements, mots insensibles aux préjugés. Du mot le plus noble au mot le plus vil, il y a un poids de vérité qui nous remet à nos justes places. Il y a dans ces mots quelque chose de religieux, au sens de créateur de lien.
Après les mots s’enchaînent les notes… « Nous sommes tous morts à vingt ans »… Il y a beaucoup à apprendre ici ce soir, pour contribuer à bâtir une humanité tolérante et libre.
Aucune conviction ne peut en être heurtée, si l’on prend avant tout le temps de s’écouter, et la patience de se comprendre pour s’accepter. C’est valable dans bien des circonstances de la vie, et ce poète-là le dit. Et il le dit bien.
Parmi les grands moments de cette soirée, vint cette litanie labiale pleine de subtilité et de finesse, qui parlait forcément à chacun, à un moment ou un autre, et nous a presque laissé sur notre faim. Que de lèvres, que de mots. Ce texte à géométrie variable est si envoûtant que, à deux jours de sa fête (le 19 octobre), on pardonne à Monsieur Daoust « les lèvres barbecue de Jean de Brébeuf », pour retenir « les lèvres inoubliables de ma mère », ou « mes lèvres mortelles ». Cette litanie-là nous avale, tout rond. S’il me restait un doute sur la filiation de cet homme avec les grands poètes d’hier et d’avant-hier, le doute est dissipé.
Je pourrais bien repasser ici presque tout le programme de cette soirée. C’est dire s’il était limpide, comme coulant d’une source : je m’en souviens ! Mais justement il faut aussi laisser un peu de place au souvenir, et à l’interprétation.
Je ne peux cependant pas passer sous silence un autre texte qui remue les tripes, physiquement, jusqu’à donner la nausée. Un texte posé sur un regard d’enfant, qui n’arrive pas à voir, dans l’abjection au fond de laquelle son bourreau est tombé, autre chose que l’humanité qui ne s’éteint jamais dans la bête qu’un homme peut devenir. Un texte tellement intériorisé que l’on n’arrive pas à penser une réponse, un texte dit sur le mode thérapeutique, un texte factuel, dont on voudrait détourner le regard. Un texte qui certainement n’est que reflet d’une présence au travers de laquelle d’autres sont évoquées, un texte qui est une voix, n’est qu’une voix, peut-être.
Après ce moment dur, j’avais la gorge trop nouée pour dire ma petite phrase comme il fallait. Pourtant je l’aimais ma phrase ! Alors je la rattrape ici « où des poèmes magnifiques continuent de fleurir ».
Il faut se fixer des limites, et donc arrêter là. Le reste se range au rang des souvenirs que j’espère pouvoir garder longtemps. Merci à celles qui m’ont convaincu (peut-être sans le savoir d’ailleurs) de faire cette expérience renversante de télescopage des mondes. Entre ce soir-là et aujourd’hui, j’ai réussi à me procurer un recueil de textes de Mr. Daoust, Cobra et Colibri (Ed° du Noroît, Montréal, 2006). Je termine donc sur une citation empruntée
Sur nos bras en équilibre
Rêvent des oiseaux en chœur
Quand l’Humain fait le saut
Du côté de l’Ange